COUR NATIONALE DU DROIT D’ASILE
RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
N° 17004013
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AU NOM DU PEUPLE FRANÇAIS
M. H.
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Mme Lemoyne de Forges
Présidente
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La Cour nationale du droit d’asile
(2ème section, 1ère chambre)
Audience du 8 janvier 2019
Lecture du 20 mars 2019
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C
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Vu la procédure suivante :
Par un recours enregistré le 1er février 2017, M. H. représenté par Me Garboni
demande à la cour d’annuler la décision du 20 octobre 2016 par laquelle le directeur général
de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) a rejeté sa demande
d’asile et de lui reconnaître la qualité de réfugié ou, à défaut, de lui accorder le bénéfice de la
protection subsidiaire.
M. H., de nationalité centrafricaine, né le 16 mars 1987, soutient qu’il craint d’être
exposé à des persécutions ou à une atteinte grave en cas de retour dans son pays d’origine
d’une part du fait de miliciens anti-balaka en raison de sa confession musulmane, et d’autre
part du fait d’éléments armés issus des rangs de l’ex-Séléka en raison de son engagement en
faveur de la réconciliation entre les communautés chrétiennes et musulmanes, sans pouvoir se
prévaloir utilement de la protection des autorités.
Vu :
- la décision attaquée ;
- la décision du bureau d’aide juridictionnelle du 30/12/2016 accordant à M. H. le
bénéfice de l’aide juridictionnelle ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de Genève du 28 juillet 1951 et le protocole signé à New York le
31 janvier 1967 relatifs au statut des réfugiés ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991.
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Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
-
le rapport de Mme Caillot, rapporteur ;
les explications de M. H. entendu en français ;
et les observations de Me Idir, se substituant à Me Garboni.
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes des stipulations de l’article 1er, A, 2 de la convention de Genève du 28
juillet 1951 et du protocole signé à New York le 31 janvier 1967, doit être considérée comme
réfugiée toute personne qui « craignant avec raison d'être persécutée du fait de sa race, de sa
religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions
politiques, se trouve hors du pays dont elle a la nationalité et qui ne peut, ou, du fait de cette
crainte, ne veut se réclamer de la protection de ce pays ».
2. M. H., de nationalité centrafricaine, né le 16 mars 1987 à Bangui en Centrafrique,
soutient qu’il craint d’être exposé à des persécutions en cas de retour dans son pays d’origine
d’une part du fait de miliciens anti-balaka en raison de sa confession musulmane, et d’autre
part du fait d’éléments armés issus des rangs de l’ex-Séléka en raison de son engagement en
faveur de la réconciliation entre les communautés chrétienne et musulmane, sans pouvoir se
prévaloir utilement de la protection des autorités. Il fait valoir qu’il est de confession
musulmane et d’appartenance ethnique haoussa. Né à Bangui, il a vécu dans le quartier de
Miskine avec ses proches. A partir de 2004, il a exercé la profession de vendeur au marché
situé dans son quartier de résidence. Présent à Bangui lors de l’arrivée de la rébellion Séléka
dans la capitale centrafricaine le 23 mars 2013, il s’est ensuite brièvement rendu à Bouar pour
s’enquérir de la situation de ses grands-parents, résidents de cette localité. Deux ou trois
semaines plus tard, il s’est réinstallé à Bangui. Dans le contexte de l’assaut lancé par les antibalaka sur Bangui le 5 décembre 2013, son domicile à Miskine a été détruit et il s’est trouvé
contraint de trouver refuge à la mosquée centrale de Bangui. Son épouse et leurs enfants ont
quant à eux quitté le pays pour trouver refuge au Soudan puis au Cameroun. Il indique avoir
vécu cinq mois au sein de la mosquée centrale avant de solliciter l’aide d’un proche de son
grand-père paternel qui exerçait les fonctions d’adjoint au maire du quartier du Kilomètre 5
(PK5) à Bangui. Ce dernier a accepté de l’héberger à son domicile avec d’autres jeunes
hommes. A ses côtés, il s’est peu à peu engagé en faveur de la réconciliation entre membres
des communautés chrétienne et musulmane. De ce fait, il a été menacé de mort de la part
d’éléments affiliés à l’ex-Séléka le considérant comme un traître en raison de ses activités.
Dans ce contexte, il a une première fois tenté de gagner la France le 7 mai 2015 sous le
couvert de son passeport revêtu d'un visa à entrées multiples, mais s’est vu refuser l’entrée sur
le territoire français faute d'avoir disposé de conditions de logement en France. Il a finalement
quitté définitivement la Centrafrique par voie aérienne le 27 mai 2015 pour gagner la France
via le Maroc. Il est entré en France le 28 mai 2015.
3. Les déclarations de M. H. ainsi que les documents d’identité produits au soutien de
sa demande d’asile permettent d’établir sa nationalité centrafricaine ainsi que sa provenance
de Bangui. Les explications livrées lors de son audition par l’OFPRA puis lors de l’audience
devant la Cour ont également permis d’établir sa confession musulmane. En outre, et bien que
l’intéressé ait témoigné de difficultés à se remémorer les dates de son parcours personnel, il a
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été à même, au cours des débats, de clarifier les zones d’ombre relevées par l’Office à l’issue
de son instruction. En particulier, il est revenu sur les circonstances de son bref séjour à
Bouar, motivé par la volonté de s’assurer de la sécurité de ses grands-parents, ainsi que sur les
suites de son retour à Bangui, et notamment sur la destruction du domicile familial à Miskine
et les conditions de son installation contrainte au sein de la mosquée centrale de Bangui. A cet
égard, il a livré des éléments d’information personnalisés sur son quotidien dans cette
mosquée et sur les circonstances dans lesquelles il s’est progressivement rapproché de
l’adjoint au maire du PK5, lequel rendait régulièrement visite aux réfugiés afin de les
informer des évolutions politiques et sécuritaires récentes. En particulier, il a su expliquer en
des termes clairs la façon dont il s’est prévalu des liens d’amitié liant cet homme à son grandpère paternel pour obtenir une protection de sa part. M. H. a également livré un récit spontané
de sa participation, aux côtés de cet homme, à l’organisation de matchs de football entre
jeunes musulmans du PK5 et chrétiens du quartier voisin de Miskine, son ancien quartier de
résidence. L’évocation personnalisée du déroulement de ces tournois et de l’impact positif de
ceux-ci sur les participants a utilement étayé ses propos. De plus, il a restitué en de termes
clairs les circonstances dans lesquelles il eu à subir des menaces de la mort de la part
d’éléments armés actifs au PK5, individus dont il a su fournir une description précise en citant
leurs noms, en évoquant leurs liens avec l’ex-Séléka et en explicitant la nature de leur rôle et
influence au sein du PK5. Ses déclarations à ce sujet concordent avec le constat effectué par le
Secrétaire général du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations Unies, dans son
rapport « Report of the Secretary-General on the Central African Republic » publié le 18
octobre 2017, selon lequel les divers groupes armés « d’auto-défense » présents au PK5
demeurent actifs dans ce quartier dont ils revendiquent la défense tout en y exerçant diverses
exactions à l’encontre notamment des commerçants et chauffeurs de taxi, harcelés dans le
cadre de tentatives d’extorsion de fonds, ainsi que des responsables communautaires. Enfin,
invité enfin à s’exprimer sur ses craintes en cas de retour, c’est en des termes constants qu’il a
évoqué l’impossibilité de mener une vie normale à Bangui en tant que Centrafricain
musulman, dans la mesure où toute sortie de l’enclave musulmane du PK5 l’exposerait à un
danger de mort.
4. Les propos de M. H. s’agissant des craintes qu’il éprouve en cas de retour à
Bangui du fait de sa confession musulmane s’inscrivent dans un contexte avéré et documenté
d’hostilité croissante à l’encontre des membres de la population musulmane centrafricaine.
Cette exacerbation des discours incitant à la discrimination et à la violence sur des bases
religieuses et ethniques est constatée et décrite par le panel des experts de l’Organisation des
Nations Unies (ONU) sur la République Centrafricaine. Celui-ci, dans une lettre datée du 23
juillet 2018 adressée au président du Conseil de Sécurité de l’ONU, observe que dans le
contexte de l’attaque de l’église de Notre-Dame de Fatima le 1er mai 2018 à Bangui, les
journaux et médias sociaux ont été inondés de discours exprimant une forte hostilité à
l’encontre du quartier du PK5, souvent qualifié d’« enclave musulmane » de Bangui, et de ses
habitants. Le panel des experts de l’ONU estime que ces discours ont pour double objectif :
l’établissement d’un récit de discrimination associant tous les musulmans d’Afrique centrale à
des mercenaires venus déstabiliser le pays, ainsi que l’incitation à la commission d’actes de
violence à leur égard. Ainsi, entre le 1er avril et le 31 mai 2018, la Mission
multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la stabilisation en Centrafrique
(MINUSCA) a identifié trente-neuf articles publiés dans onze journaux nationaux incitant à la
discrimination, à la haine et à la violence à l’encontre des populations musulmanes. Des
discours similaires ont par ailleurs été prononcés par des responsables politiques. Le panel des
experts de l’ONU cite ainsi l’exemple des propos retransmis en direct par Radio Centrafrique
et prononcés par Sylvain Ngoni, membre du Parlement, sur l’opportunité de « brûler
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entièrement » le PK5. De tels propos font écho au constat précédemment effectué par
l’International Crisis Group dans un rapport publié le 28 septembre 2017 et intitulé « Eviter
le pire en République centrafricaine ». Ce document fait état d’une part de « l’agenda
clairement anti-musulman » des anti-balaka qui ont renforcé leurs activités criminelles, et,
d’autre part, d’une résurgence de la question de l’autochtonie, inscrite dans la « rhétorique
dangereuse de la centrafricanité », aux termes de laquelle les musulmans et notamment les
Peul se trouvent désignés comme des étrangers. La dangerosité de ces discours réside dans le
fait qu’en temps de crise, cette propagande trouve un écho très favorable auprès des
populations, qui se sont radicalisées à leur tour. Ainsi, à la suite de l’attaque menée par des
groupes dits d’« auto-défense » musulmans du PK5 contre l’église de Notre-Dame de Fatima
ayant conduit à la mort de trente personnes dont un prêtre, la réponse de la population de
Bangui a été d’une violence extrême ; une foule en colère a lynché deux ressortissants
sénégalais dans le quartier de Lakouanga et a pillé deux mosquées à Lakouanga et à
Ngaragba, tandis que plusieurs centaines d’individus pénétraient dans l’enceinte de l’hôpital
communautaire de Bangui, lapidaient à mort un employé musulman et tentaient de s’attaquer
à des patients musulmans retranchés dans une salle de l’hôpital. Par ailleurs, ce même rapport
de l’International Crisis Group relève s’agissant plus particulièrement de la situation à
Bangui, que : « (…) la capitale est loin d’être une oasis de paix. Beaucoup d’habitants
musulmans des 3ème et 5ème arrondissements de Bangui disent ne pas avoir de problèmes
chez eux, mais ne pas se sentir en sécurité en dehors de leurs quartiers et être quasiment
assignés à résidence ».
5. Le caractère pérenne et régulier des éruptions de violence touchant la capitale
Bangui ainsi que le reste du pays témoigne de l’incapacité des autorités centrafricaines à
rétablir l’autorité effective de l’Etat sur l’ensemble du territoire centrafricain. Le Conseil de
sécurité des Nations Unies, dans sa résolution 2387 adoptée le 15 novembre 2017, s’est ainsi
déclaré préoccupé par la détérioration de la situation sécuritaire dans le pays ainsi que du
« manque de moyen des forces de sécurité nationales et de la persistance des causes profondes
du conflit ». Ce constat demeure d’actualité, comme cela ressort du rapport Freedom in the
World 2018- Central African Republic publié en janvier 2018 par l’organisation Freedom
House, selon lequel la République centrafricaine souffre d’une insécurité généralisée et d’une
absence d’autorité de l’Etat dans une grande partie du pays. Un reportage intitulé « La
Centrafrique, le pays qui n’a plus d’Etat », initialement paru dans The Washington Post et
publié le 2 mai 2018 dans l’hebdomadaire Courrier international, fait également état de la
faillite du pouvoir central à restaurer la paix sur un territoire passé à 80% sous l’autorité de
diverses milices rebelles. En outre, il n’apparaît pas que la MINUSCA parvient à combler ce
déficit d’autorité étatique. L’International Crisis Group, dans son rapport du 28 septembre
2017 précédemment cité et toujours d’actualité, fait ainsi le constat de l’incapacité de la
MINUSCA à répondre aux défis sécuritaires auxquels l’Etat centrafricain se trouve confronté,
la mission onusienne présentant plusieurs faiblesse majeures : sous-dimensionnée et souséquipée, celle-ci dispose d’une faible marge de manœuvre opérationnelle et souffre d’un
manque de légitimité aux yeux de la population centrafricaine. A Bangui, les difficultés
auxquelles se trouve confrontée la MINUSCA pour assurer la sécurité et la protection des
populations ont été récemment illustrées par l’échec de l’opération de désarmement
dénommée « Sukula » lancée au mois d’avril 2018 contre des chefs de milices d’autodéfense
du quartier du PK5, laquelle opération s’est soldée par trois jours de combats et d’émeutes,
plusieurs dizaines de morts et un accroissement des tensions dans les provinces contrôlées par
les groupes armés issus de l’ex-rébellion Séléka.
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6. Les menaces de persécutions reçues par M. H. jusqu’en mai 2015 constituent un
indice sérieux du caractère fondé de ses craintes, au sens des stipulations précitées de la
convention de Genève, d'être persécuté en cas de retour dans son pays, d’une part du fait de
miliciens anti-balaka et de membres radicalisés de la population banguissoise chrétienne en
raison de sa confession musulmane, et d’autre part du fait d’éléments armés du PK5 en raison
d’opinions politiques pro-chrétiennes lui étant imputées par ces derniers, agissements contre
lesquels les autorités actuelles sont dans l’incapacité de le protéger. Dès lors, il est fondé à se
prévaloir de la qualité de réfugié.
DECIDE:
Article 1er :
La décision du directeur général de l’OFPRA du 20 octobre 2016 est annulée.
Article 2 :
La qualité de réfugié est reconnue à M. H.
Article 3 :
La présente décision sera notifiée à M. H. et au directeur général de l’OFPRA.
Délibéré après l'audience du 8 janvier 2019 à laquelle siégeaient :
- Mme Lemoyne de Forges, présidente ;
- Mme Wilson, personnalité nommée par le haut-commissaire des Nations unies pour les
réfugiés ;
- Mme Causse, personnalité nommée par le vice-président du Conseil d’Etat.
Lu en audience publique le 20 mars 2019 .
La présidente :
La cheffe de chambre :
P. Lemoyne de Forges
E. Schmitz
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur en ce qui le concerne, et à
tous huissiers de justice à ce requis, en ce qui concerne les voies de droit commun contre les
parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Si vous estimez devoir vous pourvoir en cassation contre cette décision, votre pourvoi devra
être présenté par le ministère d’un avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de Cassation dans un délai de
deux mois, devant le Conseil d'Etat. Le délai ci-dessus mentionné est augmenté d'un mois, pour les
personnes qui demeurent en Guadeloupe, en Guyane, à la Martinique, à La Réunion, à SaintBarthélemy, à Saint-Martin, à Mayotte, à Saint-Pierre-et-Miquelon, en Polynésie française, dans les îles
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Wallis et Futuna, en Nouvelle-Calédonie et dans les Terres australes et antarctiques françaises et de
deux mois pour les personnes qui demeurent à l'étranger.
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